vendredi, septembre 14th, 2018

 

Soudan du Sud : le nouvel accord de paix accueilli avec prudence

Le nouvel accord de paix signé mercredi 12 septembre par le président Salva Kiir et le chef rebelle Riek Machar est accueilli avec un mélange de prudence et de scepticisme, aussi bien dans le pays qu’au sein de la communauté internationale.

Dans les rues de la capitale Juba, peu de Sud-soudanais se sentaient l’envie de célébrer l’accord signé la veille à Addis Abeba, en Éthiopie. Ils ont connu certains des combats les plus violents au début de la guerre puis à nouveau en juillet 2016, lorsque le dernier accord de paix a volé en éclats, ils sont peu à croire à la mise en œuvre effective de ne nouvel accord.

Obtenu au terme d’un long processus de « revitalisation » sous l’égide de l’organisation régionale Igad (Autorité intergouvernementale pour le développement), le nouvel accord est le fruit d’une intense pression diplomatique. Le Conseil de sécurité des Nations unies, notamment, a imposé un embargo sur les armes à destination du Soudan du Sud jusqu’au 31 mai 2019 et des sanctions contre deux responsables militaires.

Ils nous ont ramené en arrière, ils ont échoué à prendre leurs responsabilités

Susy Williams, directrice de l’Alliance nationale des femmes avocates, résume l’amertume de beaucoup de ses compatriotes qui avaient célébré l’indépendance du pays en 2011, pour ensuite voir le plus jeune pays du monde s’enfoncer à nouveau dans le chaos, à peine deux ans et demi plus tard. « Les citoyens pensaient que ces dirigeants ne nous ramèneraient pas vers la guerre parce que ce sont les dirigeants qui se sont battus pour ce pays, ce sont les dirigeants qui nous ont menés vers l’indépendance », rappelle-t-elle, en référence à Kiir et Machar, d’anciens frères d’armes.

« C’est tout le contraire qui s’est passé : ils nous ont ramené en arrière, ils ont échoué à prendre leurs responsabilités. Ce sont des gens qui se fichent pas mal de nous les citoyens, ce sont des gens qui ne pensent qu’à leurs fonctions », ajoute-t-elle.

« Lacunes »

Selon le nouvel accord de paix, Salva Kiir reste le président du Soudan du Sud, tandis que Riek Machar retrouve son ancien poste de premier vice-président. Une forme de statu quo, avec les mêmes dirigeants aux mêmes postes, qui a déçu également les observateurs étrangers. Pour John Prendergast, de l’organisation américaine Enough Project, l’accord d’Addis Abeba comporte « des lacunes significatives ».

« Il manque un véritable contrôle de la présidence, qui dispose d’ores et déjà de pouvoirs immenses, lesquels sont en priorité utilisés pour piller les ressources du pays et déployer une violence extrême contre ses opposants », estime John Prendergast. « Ce nouvel accord de paix n’est pas en mesure de défaire le détournement des revenus de l’État puisqu’il confie [les rênes du pouvoir] aux mêmes politiciens corrompus, sans véritable contrôle », ajoute-t-il.

Deux diplomates en poste à Addis Abeba ont fait part, sous couvert de l’anonymat, de leur prudence. « Le scepticisme prévaut », a concédé le premier tandis que, pour le second, l’accord de paix « n’est certainement pas parfait ». Mais pour ces diplomates, et plus largement les dirigeants de la région impliqués dans des efforts de paix depuis près de cinq ans, un accord imparfait vaut mieux que pas d’accord du tout.

L’accord de paix est signé et c’est mieux que pas d’accord du tout

« Nous demeurons préoccupés par le niveau d’engagement des parties à cet accord », a ainsi mis en garde le groupe de la « Troika », qui réunit la Norvège, le Royaume-Uni et les États-Unis – parrains historiques de l’indépendance du pays et importants bailleurs de fond. Et le groupe de demander aux leaders sud-soudanais un « changement d’attitude », faute de quoi l’accord « ne sera pas en mesure d’apporter la paix que le peuple du Soudan du Sud mérite ».

Beaucoup plus optimiste, Xu Jinghu, la représentante spéciale du gouvernement chinois pour les Affaires africaines, a voulu voir dans l’accord de paix « une pratique exemplaire de solution africaine à un problème africain par des Africains ».

Un sentiment qui ne trouvait guère d’écho parmi les Sud-Soudanais interrogés jeudi. « L’accord de paix est signé et c’est mieux que pas d’accord du tout, mais je ne pourrai féliciter les parties que si elles le mettent en oeuvre », a ainsi témoigné Mary Nyoka, une enseignante à Juba, échaudée par l’échec du précédent accord de paix (2015) et les violations d’innombrables cessez-le-feu. Susy Williams était pour sa part tout à fait pessimiste: « Je ne pense pas qu’il y ait le moindre espoir ».

Par Jeune Afrique avec AFP


Affaire Maurice Audin : la France amorce un virage mémoriel avec l’Algérie

Depuis le petit appartement dans lequel réside la veuve de Maurice Audin, le président français Emmanuel Macron a ouvert le 13 septembre une nouvelle page de l’histoire des relations franco-algériennes.

La petite rue de Bagnolet, en banlieue parisienne, était envahie par les berlines de la présidence française et les caméras des télévisions le 13 septembre, aux alentours de 14 heures. C’est là que réside Josette Audin, âgée de 87 ans et veuve de Maurice Audin, ce mathématicien communiste et anticolonialiste assassiné par des parachutistes de l’armée française en 1957.

Dans un immeuble des plus classiques, dans un « petit appartement », selon les mots de Pierre Mansat, président de l’Association Maurice-Audin et ex-élu communiste interrogé par Jeune Afrique, le président français Emmanuel Macron est resté plus d’une heure en compagnie de Josette Audin, de sa fille Michèle et son fils Pierre Audin.

 

Des historiens présents

Dans un geste historique, le président français a reconnu que Maurice Audin a bien été « torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires qui l’avaient arrêté à son domicile ». Jusqu’en 2014, la version française signifiait que le mathématicien avait trouvé la mort dans une tentative d’évasion. Le président français François Hollande avait reconnu que cette thèse n’était pas la bonne, sans pour autant se faire plus précis. « C’est à moi de vous demander pardon (…) On restaure un peu ce qui devait être fait (…) Vous n’avez jamais cédé pour faire reconnaître la vérité. La seule chose que je fais, c’est la reconnaître », a dit le chef d’État à Josette Audin.

En tête-à-tête durant une demi-heure, ils ont ensuite été rejoints par les députés Cédric Villani et Sébastien Jumel dans le salon de l’appartement, alors qu’une vingtaine de journalistes patientaient devant l’immeuble. Le premier est mathématicien. Il appartient à la majorité présidentielle et est également président du jury du prix de mathématiques Maurice-Audin et membre du groupe parlementaire d’amitié France-Algérie. Le deuxième est communiste. Depuis des décennies, son parti exigeait la vérité et accompagnait la veuve Audin dans son combat. Tous deux avaient tenu une conférence de presse commune sur l’affaire Audin en février 2018, relançant le débat sur le sujet.Une nouvelle page s’ouvre », a déclaré le président français

Étaient également conviés à assister aux discussions un journaliste de L’Humanité, quotidien de la gauche radicale française, très engagé sur l’affaire Audin ; mais aussi Pierre Mansat, ainsi que Me Claire Hocquet, avocate de la famille, Raphaëlle Branche et Sylvie Thenot, historiennes, et enfin, Benjamin Stora, historien français né à Constantine en 1950 et spécialiste connu de l’Algérie.

 

Une déclaration soigneusement préparée

Ce dernier, qui avait accompagné Macron en Algérie lors de sa visite de travail en décembre 2017, a tenu à souligner l’importance du moment devant les caméras françaises : c’est « une nouvelle page » qui s’ouvre. Le président français innove en « dénonçant un système d’État », pointe l’historien et ancien militant révolutionnaire. En effet, la déclaration du président français publiée le 13 septembre s’apparente à un tournant.

Emmanuel Macron reconnaît que la disparition d’Audin « a été rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement ». Ce système, poursuit la déclaration, « s’est institué sur un fondement légal : les pouvoirs spéciaux. Cette loi, votée par le Parlement en 1956, a donné carte blanche au gouvernement pour rétablir l’ordre en Algérie. Elle a permis l’adoption d’un décret autorisant la délégation des pouvoirs de police à l’armée, qui a été mis en œuvre par arrêté préfectoral, d’abord à Alger, puis dans toute l’Algérie, en 1957. »

Pierre Mansat précise : « La déclaration a été longuement mûrie. Les historiens présents ce 13 septembre avec le président ont travaillé dessus. Des secteurs de l’armée et des anciens combattants ont été consultés en amont. Tout cela s’est avéré un vrai travail méticuleux. » C’est notamment Sylvain Faure, chargé du pôle « Discours et mémoire » à l’Élysée et l’un plus proches du président français, qui s’est chargé de la rédaction.

L’histoire de la violence coloniale s’est ainsi invitée ce 13 septembre jusque dans le petit écran des Français. Depuis Bagnolet, un envoyé spécial de la chaîne de télévision BFMTV détaille aux téléspectateurs la triste expression « corvée de bois ». Une formule utilisée pour désigner les exécutions sommaires de prisonniers algériens durant la guerre.

Entre Alger et Paris, le poids de l’histoire

L’histoire pèse toujours beaucoup sur les relations franco-algériennes. Ce n’est sans doute pas un hasard si Emmanuel Macron a tenu à être accompagné par Benjamin Stora pour rendre visite à Josette Audin et si la déclaration présidentielle, telle qu’envoyée à la presse, s’ouvre sur une citation sur la torture de l’historien Pierre Vidal-Naquet. Ce dernier est l’auteur d’un livre paru en 1958, L’Affaire Audin, dans lequel il affirmait que le jeune militant était mort sous la torture. Dès la nouvelle de la visite d’Emmanuel Macron à Josette Audin connue, le ministre algérien des Moudjahidine Tayeb Zitouni a d’ailleurs salué la décision du président français.

Et à la sortie de l’entrevue entre Emmanuel Macron et Josette Audin, le député Sébastien Jumel s’est réjoui devant les journalistes présents : « Voilà un événement qui fera date dans les relations entre la France et l’Algérie ! » Plusieurs présidents français s’étaient montrés particulièrement discrets au sujet de l’affaire Audin : Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, qui n’avait pas pris la peine de répondre à un courrier de Josette Audin, ou plus lointain, François Mitterrand, qui était ministre de la Justice en 1957.

« Le but est bien sûr un travail commun avec Alger concernant les disparitions. Le travail mémoriel ne peut pas se faire sans dialogue et je pense que le président français prend cela en compte », assure Pierre Mansat. S’il a fallu attendre 2004 pour que Maurice Audin ait une place à son nom à Paris, il est en revanche honoré à Alger depuis des décennies.Cette reconnaissance vise notamment à encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre d’Algérie, français et algériens, civils et militaires », a indiqué Macron

La question des archives

En 2012, en visite à Alger, François Hollande avait reconnu la violence de la colonisation, et évoqué les massacres de Sétif, reconnus en 2005 durant la présidence de Jacques Chirac. Surtout, il avait appelé à une ouverture des archives de la Défense. Ce 13 septembre, Emmanuel Macron est revenu à la charge à ce chapitre : « Le travail de mémoire ne s’achève (…) pas avec cette déclaration. Cette reconnaissance vise notamment à encourager le travail historique sur tous les disparus de la guerre d’Algérie, français et algériens, civils et militaires. Une dérogation générale, dont les contours seront précisés par arrêtés ministériels après identification des sources disponibles, ouvrira à la libre consultation tous les fonds d’archives de l’État qui concernent ce sujet ».

L’accès aux archives concernant la colonisation est un vieux débat. Par le passé, des promesses d’ouverture enthousiasmantes de prime abord se sont avérées décevantes. Pierre Mansat reconnaît la difficulté de s’orienter dans les archives : « Les archives sont un labyrinthe et pour s’y retrouver… Mieux vaut des professionnels. Le président français le sait et est conscient qu’il faudra encadrer leur ouverture pour la rendre effective. À nous aussi, société civile, d’être à la fois vigilants et actifs. »

Mais beaucoup veulent croire à un tournant réel de la part du chef de l’État français. Lors de sa visite en Algérie en décembre 2017, il s’était dit prêt à ce que Paris restitue les crânes d’insurgés algériens tués au XIXème siècle, conservés au Musée de l’Homme à Paris. Au grand dam de l’extrême droite et d’une partie de la droite, il avait aussi déclaré que la colonisation fut « un crime contre l’humanité ».

Dans la foulée de sa déclaration concernant Maurice Audin, le président français a d’ailleurs été vertement critiqué par Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national, parti d’extrême droite : « Maurice Audin a caché des terroristes du FLN qui ont commis des attentats. Macron commet un acte de division, en pensant flatter les communistes. » Son père, Jean-Marie Le Pen, a combattu dans un régiment de parachutistes entre 1956 et 1957 en Algérie. La guerre d’Algérie n’est pas si lointaine…


L’opposition guinéenne dans des rivalités de clocher (Par Nouhou Badiar Diallo)

Si l’opposition dans sa globalité s’accorde sur l’alternance politique en 2020, elle ne semble pas se donner les moyens pour parvenir à cette fin. Présentement, cette opposition s’est éclatée en trois tendances diamétralement opposées. Il y a la tendance incarnée par Cellou Dalen, le chef de file de l’opposition ; la tendance de Lansana Kouyaté et Faya Milimono ainsi que celle représentée par les Transhumants politiques, siégeant au gouvernement. Comme on le voit, les jours se suivent et se ressemblent, enfonçant chaque fois un peu plus l’opposition guinéenne dans des rivalités de clocher.

La lutte entre ces trois tendances est implacable et ne laisse la moindre place à une probable entente.  Cette situation confuse est une aubaine pour la majorité, pourvu qu’elle sache tenir le bon bout face à une opposition désunie et irresponsable. L’alternance ne se décrète pas et ne se proclame pas non plus. Elle est la conséquence d’un laborieux travail qui se fait en amont. Pendant que le président du groupe parlementaire de la majorité, l’Honorable Amadou Damaro remobilise ses troupes qui commençaient à sombrer dans la léthargie à cause des dérives autoritaires du Président du Parti et Président de la République, l’opposition se désintègre davantage.

Et s’il arrivait que la majorité remporte l’élection présidentielle en 2020, l’opposition se permettra de crier à la fraude comme à son habitude. Cette attitude confortera d’ailleurs les Guinéens dans leurs certitudes, car Gide affirme que : « d’ordinaire, on ne crie que quand on a tort. » Le peuple est donc pris à témoin. Ces divergences qui sont nées grâce à la stratégie du Président Alpha Condé, à savoir diviser pour Reigner, ne font que s’amplifier au fur et à mesure qu’on avance vers les futures échéances présidentielles de 2020.  Conscient de ces imbroglios, le Chef de file de l’opposition menaçait de reprendre la rue et invitait le pouvoir à entendre la voix du réalisme et de l’humilité. Ce message a tout simplement donné l’impression d’être tombé dans les oreilles d’un sourd.

Un des leaders politiques proche du pouvoir me disait récemment que la loi ne prescrit nullement à un groupe d’opposants, fut-il autour du chef de file, le droit, ni la qualité d’apprécier et de dire qui peut faire partie des opposants ou pas.  Le Chef de file de l’opposition dans ses attributions n’a qu’un rôle protocolaire. Il ne dispose d’aucun pouvoir ascendant sur la pluralité de l’opposition que reconnaît la même loi. Il en est simplement le porte-parole.  Autant de déclarations qui présagent des lendemains incertains pour cette opposition guinéenne. Par nature, l’opposition dans un pays démocratique s’oppose au pouvoir comme son nom l’indique. En Guinée cependant, elle se tire dessus. Un paradoxe saisissant : « A chaque fois que le Pouvoir lui tend la main, malpropre ou pas, elle s’empresse à la saisir ! »

Nouhou Badiar Diallo


CITOYENNETE: le prix du civisme remis par Khalifa Gassama Diaby

Pour le courage l’acte de bravoure dont ils ont fait preuve en sauvant la vie d’un enfant  pris au piège dans un incendie,  le caporal Cheick Moussa Soumah et Youssouf Soumah ont été décorés par le ministre de l’Unité nationale et de la Citoyenneté, Khalifa Gassama Diaby. La cérémonie-hommage s’est tenue ce jeudi 13 septembre, dans un réceptif hôtelier de la place. La rencontre a réuni des officiers de l’armée guinéenne  et des cadres de l’administration. 

Le premier prix a été décerné au caporal, Cheick Moussa Soumah. Il est composé d’un drapeau lui rappelant son devoir et la reconnaissance de la nation guinéenne, la somme de 15 millions de GNF et 250 livrets sur la citoyenneté.  De son coté, Youssouf Soumah, civil de son état, a reçu 12 millions GNF. Il a aussi été  nommé ambassadeur du civisme dans les écoles et auprès des jeunes.

Pour Khalifa Gassama Diaby, les seuls modèles qui valent en Guinée sont ceux qui incarnent une certaine forme de réussite matérielle et financière, souvent au prix d’innombrables renoncement moraux. « Et pourtant, il n’y a pas plus grand honneur, de fierté que celle de servir sa nation, son pays, son peuple, sa patrie. Il n’y a pas plus grande élévation que celle de servir l’humanité tout entière. Protéger et sauver une vie humaine, c’est protéger et sauver l’humanité toute entière. Et lorsqu’il s’agit  d’un enfant, c’est servir l’expression la plus pure et innocente de l’humanité », a-t-il affirmé.  Au-delà du  courage physique, estime Gassama Diaby, les plus grandes œuvres trouvent toujours leurs sources dans le cœur des hommes et des femmes.

Dans une brève allocution, le père de l’enfant, M. Kaba, a noté que le geste du caporal Cheick Soumah et de Yamoussa Soumah  restera gravé dans sa mémoire. «  Cela est un élément essentiel qui prouve à tous les Guinéens que nous devons nous unir.»

Pour rappel, le dimanche 9 septembre dernier, à Yimbaya, les deux récipiendaires du paix avaient  risqué leurs vies pour sauver un enfant de trois ans six mois, piégé par l’incendie qui s’était déclaré dans leur maison.

Notons que le Prix du civisme avait été institué par un décret du président de la République en date du 27 septembre 2017.

Ibrahima Kindi BARRY


En Guinée, une avocate confrontée à la justice ordinaire

Me Halimatou Camara, 32 ans, propose une aide gratuite au nom des «cliniques juridiques» créées en 2015 pour pallier le manque de commis d’office et de moyens financiers.

Les motos ne parviennent même plus à se frayer un chemin. Devant le tribunal de Kaloum, quartier administratif de Conakry, un attroupement d’une cinquantaine de personnes paralyse la circulation. Les slogans fusent : «Libérez Ibrahima !» «Justice à deux vitesses !» «Démocratie !» Ibrahima Sory Camara, militant de l’opposition, vient d’être condamné à dix-huit mois de prison ferme pour diffamation, injures et offense à l’encontre du chef de l’Etat, Alpha Condé.

Prêtant à peine attention à ces protestations, une silhouette fend la foule et se faufile dans le petit bâtiment de deux étages. Autrement préoccupée. «L’audience a déjà une heure de retard, et les détenus n’ont pas encore été extraits de la maison centrale», s’inquiète Halimatou Camara, tailleur de wax (tissu africain) jaune et rouge et escarpins vernis.

Ce lundi-là, cette avocate de 32 ans vient défendre deux prévenus dans des affaires de vol et d’escroquerie. Le pied de grue commence devant le bureau du procureur, où des agents entrent et sortent sans cesse. «Audience reportée, peut-être dans une quinzaine», lâche finalement l’un d’eux. La jeune femme fulmine. «Nos dossiers sont souvent renvoyés et on ne sait pas pourquoi. On a un nouveau code de procédure pénale qui impose des délais minimums, mais rien ne bouge, il y a un dysfonctionnement systémique. Et en attendant, les détentions préventives deviennent arbitraires.» Parmi ses clients, un homme accusé de vol à main armée attend, en prison, sa convocation devant le juge depuis 2007.

1% du budget de l’Etat

Chaque jour, Halimatou Camara consulte les rôles (la liste des affaires qui sont appelées à l’audience) des quatre tribunaux de grande instance de Conakry (pour 2 millions d’habitants) et propose une aide judiciaire gratuite aux plus démunis. Des détenus, des mineurs et des femmes, surtout. Une assistance qui relève des «cliniques juridiques» créées en septembre 2015 par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) avec l’Organisation guinéenne des droits de l’homme, l’ONG Même droits pour tous, et financée par l’Union européenne.

«Les avocats de la clinique juridique sont déjà intervenus dans 855 dossiers, assurant la défense de 1 261 personnes. Principalement, ce sont des vols, vols à main armée, et viols», précise Zoé Bertrand, juriste à la FIDH. Non que les avocats commis d’office n’existent pas en Guinée. «Cela est consacré par la loi», affirme le porte-parole du ministère de la Justice, Sékou Keïta, au siège flambant neuf de la chancellerie. Mais il concède : «Il y a peut-être une insuffisance, et un problème de coût.» En 2017, le budget du ministère de la Justice représentait moins de 1% du budget de l’Etat.

Deux jours plus tard, Halimatou Camara revêt enfin sa robe noire. Cette fois, c’est au tribunal de Dixinn qu’elle accourt. La salle d’audience est bondée. D’un côté, le public, une quarantaine de personnes tassées sur des bancs de fines lattes de bois, marinent dans la chaleur moite. De l’autre, une douzaine de prévenus en tenue beige. Sept d’entre eux comparaissent pour «attroupement», dont trois, en sus, sont accusés de «coups et blessures volontaires». Ils ont été interpellés par la brigade anticriminalité à l’issue d’une manifestation de l’opposition, plusieurs mois auparavant. A la barre, un militaire en bermuda camouflage accuse : «Le grand, là, il est sorti avec des cailloux. Le petit aussi est venu, il a crié « khossibili » [« militaire » en langue soussou, ndlr] et l’autre, là, il m’a poignardé.» Mais l’autre partie civile, un maçon, la trentaine, ne les reconnaît pas. «C’était la nuit», justifie-t-il.

Cheveux et voix puissante

«C’est une histoire complètement tirée par les cheveux, assène Halimatou Camara, la voix puissante. A aucun moment, il n’a été démontré que ces personnes, arrêtées dans des endroits distincts, se connaissaient pour justifier l’attroupement. Il n’y a aucun PV d’interpellation, ni de scellé.» Elle obtient la relaxe pour six personnes. «Le petit», à peine 16 ans, s’empresse de déguerpir.

Les réformes se poursuivent dans le secteur judiciaire, avec des avancées : abolition de la peine de mort, transposition en droit national des conventions internationales, et suppression des cours d’assises – inefficaces – dont les compétences ont été transférées en 2016 aux tribunaux de première instance. «Les décisions de justice ont triplé en 2017», se félicite même Sékou Keïta.

«Nous manquons encore de crédibilité», oppose Halimatou Camara, qui file à la maison centrale informer une cliente d’«un nouveau changement dans son dossier». Il s’agit d’une femme de 22 ans accusée de «vol à main armée» par son oncle. Les faits sont avérés. «Elle a volé pour fuir ce tuteur qui la viole depuis qu’elle a 14 ans. C’est l’histoire d’une victime devenue bourreau. Et d’une justice malade», s’afflige-t-elle. Sa cliente est enceinte de 7 mois. Halimatou Camara réussira à obtenir sa liberté provisoire sous contrôle judiciaire, pour lui permettre d’accoucher hors de prison. Une petite victoire, en attendant le procès.

Avec Agnès Faivre A Conakry pour Liberation.fr