Climat: l’Accord de Paris victime du désengagement des «gros pollueurs»

Après le retrait des États-Unis en 2017, l’Australie renonce à inscrire dans la loi ses objectifs de l’Accord de Paris sur le climat. Trois ans après la COP21, ce dernier peine encore à être appliqué.

Canberra a annoncé le 20 août qu’elle renonçait à inscrire dans la loi l’objectif des 26 % de réduction d’émissions de gaz à effet de serre. En cause, une fronde d’élus de la majorité menée par le Premier ministre sortant Tony Abbott.

Au cœur du débat, la grogne des ménages australiens, mécontents de la hausse des prix de l’électricité due à la fermeture de centrales au charbon. En raison de sa dépendance à ce combustible et de sa population relativement faible par rapport à sa superficie, l’Australie est l’un des pays qui génère le plus de gaz à effet de serre par habitant. Selon les données de l’ONG spécialiste du changement climatique Climate Analytics, l’Australie est responsable de 1,46 % des émissions de gaz à effet de serre dans le monde.

Pour Nicolas Haeringer, chargé de campagne pourl’ONG environnementale 350.org, « c’est une situation paradoxale dans un pays qui n’arrive pas à faire le lien entre ce que vit sa population, surtout les plus vulnérables, et ses choix politiques ». En effet, l’Australie est particulièrement sensible au changement climatique, en témoigne la grande sécheresse qui sévit en Nouvelle-Galles du-Sud et les menaces qui pèsent sur sa grande barrière de corail.

Un nouveau revers pour l’Accord de Paris ?

Dévoilé en 2015 lors de la conférence de Paris sur le climat, cet accord a pour objectif de maintenir le réchauffement climatique largement en dessous de 2°C.

Ratifié par 195 pays sur les 197 reconnus par l’ONU, seulement deux d’entre eux manquent à l’appel. Il y a la Syrie, en pleine guerre civile. Mais aussi les États-Unis qui, après l’avoir signé, ont annoncé le 1er juin 2017 que le pays s’engageait dans un processus pour le quitter. Pour le président Donald Trump, ouvertement climatosceptique, cet accord constitue une atteinte à la souveraineté des États-Unis et empêcherait les citoyens américains de bénéficier de la prospérité qu’ils pourraient tirer de leurs ressources.

Bien que largement approuvé, l’Accord de Paris peine à être appliqué, notamment par les pays industrialisés qui polluent le plus. Comme l’explique François Gemenne, spécialiste des questions de géopolitique de l’environnement, « il y a eu une déclaration d’intention très louable au moment de la COP21. Mais dès qu’il s’agit de mettre en œuvre les engagements qui ont été pris, les grands pays ne sont plus au rendez-vous ».

Dans le cas de l’Australie, on ne peut pas vraiment parler d’un recul similaire à celui des États-Unis, qui avait ébranlé le monde entier. David Levaï, coordinateur sur la gouvernance du climat à l’IDDRI(Institut du Développement Durable et des Relations Internationales) considère que « c’est une des conséquences de l’effet Trump, qui a légitimé ces nouvelles formes d’opposition parfois fondées sur des raisons idéologiques, mais surtout sur des intérêts économiques privés ».

Pour le chercheur, la politique de Trump « a ouvert une brèche pour les forces populistes, qui se sont emparées de ce discours là pour jouer sur les débats nationaux de coût d’énergie, de conditions de travail, de fermetures d’industrie ».

Absence de sanctions

L’Accord de Paris ne prévoit pas de mécanismes de sanctions en cas de non-respect des engagements des pays. Un choix de ses architectes, une volonté de se démarquer duprotocole de Kyoto.

En contrepartie, les pays signataires se sont engagés à rendre public les bilans de leur politique climatique. « L’équilibre de l’accord repose sur le fait que chacun contrôle les engagements des autres et que chacun est responsable devant les autres », analyse François Gemenne.

« Cette absence de sanctions a toujours été une des faiblesses de l’accord », poursuit ce dernier. « Dès le moment où les États-Unis, le deuxième plus gros pollueur au monde, se sont retirés, il est très difficile de demander aux autres pollueurs de faire un effort ». Selon le chercheur, le retrait de Trump a fait « voler en éclat cette universalité politique et ce contrôle respectif des engagements de chacun ».

Maintien des énergies fossiles

L’un des autres écueils qui menace l’objectif principal de l’Accord de Paris, à savoir limiter les émissions de gaz à effet de serre pour maintenir le réchauffement climatique en dessous de 2°C, est le maintien des énergies fossiles comme principales sources d’énergie.

D’après un rapport publié par l’organisation Oil Change International, qui a pour objectif d’exposer le « vrai coût » des énergies fossiles, la taille des gisements de gaz et de pétrole actuellement utilisés est telle que si on les exploitait jusqu’à leur disparition, on sortirait de la trajectoire de 1,5°C prévue par l’Accord de Paris.

« Pour prendre l’Accord de Paris au sérieux, il faudrait arrêter de construire de nouvelles infrastructures fossiles et fermer celles existantes. Malheureusement, tout le monde fait l’inverse », déplore Nicolas Haeringer de 350.org.

C’est le cas en Australie, où 93,4 % de l’énergie produite provient des ressources fossiles en 2015, mais aussi aux États-Unis (82,8%). Selon l’EIA (l’agence indépendante de la statistique au sein du ministère de l’énergie des États-Unis), la production d’énergie fossile devrait atteindre des records aux États-Unis en 2018 et 2019. Un record que l’EIA attribue en partie à l’essor du gaz naturel et du pétrole brut extrait grâce à la technique controversée de la facture hydraulique. Donald Trump a en outre annoncé mardi 21 août un nouveau projet de réglementation qui a pour objectif de maintenir en activité des centaines de centrales au charbon que Barack Obama avait prévu de fermer.

Quant à la France, son bilan est contrasté. L’énergie consommée provient principalement des énergies fossiles, principalement du pétrole et du gaz selon l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie). Les énergies renouvelables ne représentent que 14 % du bouquet énergétique. Le 22 janvier dernier, les résultats présentés par le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot se sont révélés franchement alarmants : les émissions de gaz à effet de serre ont progressé en 2016 après des années de baisse quasi-continue.

Dans ces conditions, difficile d’affirmer que l’Accord de Paris parviendra à limiter le réchauffement à 1,5°C par rapport aux températures préindustrielles. Et il y a urgence à agir : si rien n’est fait pour endiguer efficacement l’émission de gaz à effet de serre, la Terre pourrait se transformer en étuve d’ici à quelques décennies, selon une étude publiée dans les comptes-rendus de l’Académie américaine des sciences.

Par Anouch Bezelgues






Répondre