Corruption > Perte de la discipline.

« J’avais découvert qu’il existait énormément de détournements et j’avais les preuves en mains. Chaque mois, le budget de l’armée augmentait de 13% en moyenne ! Mon enquête m’a valu des ennuis. »

Témoignage du commandant Sagno Sékou, militaire en retraite.

En 1992, j’ai été muté à la division juridique de l’intendance. On m’a enlevé de l’informatique car on se méfiait de moi. Et j’ai vite compris que c’était pour des raisons ethniques. Lansana Conté était au pouvoir et l’on se méfiait alors des soldats malinkés. Beaucoup de Malinkés ont subi le même phénomène. Isolés, mis sur la touche. On m’a même collé sur le dos une histoire de vol de chéquier et j’ai fait de la prison pour cela. Mais le dossier était mal monté et les dates du vol correspondaient à la période où j’étais en stage en France. J’ai donc été relâché faute de preuves mais j’ai quand même fait un an de prison !

À la suite de ça, j’ai réintégré mes fonctions et l’on m’a même versé un an de solde. Je suis allé à l’Inspection générale des armées comme chef du service informatique. J’étais directement rattaché à la présidence de la République. À l’Inspection générale, je voyais tout passer. Recrutements, achats de matériels… tout ce qui se faisait avec les budgets militaires passait sous mes yeux. Je peux vous dire que j’en sais des choses. Mais je ne peux rien vous dire par devoir de réserve. Ce que je peux dire, c’est que ça se passait très mal. Le pire, c’était sans doute les problèmes ethniques. Cela a créé des rivalités terribles au sein de l’armée.

C’est à cette époque que l’avancement au mérite a disparu. Il a été remplacé par un système où à chaque promotion, chacun faisait un pas de plus dans la hiérarchie sans distinction de mérite ou de formation. C’était n’importe quoi.

À cette époque, au début des années 2000, j’ai travaillé à élaborer un rapport sur les dépenses militaires. J’ai inspecté les dépenses de tous les états-majors, air, mer, terre. J’ai relevé toutes les dépenses. Je suis allé au ministère des Finances, et au trésor pour me procurer les documents de contrôle. Dans l’ensemble, mon rapport était extrêmement négatif. J’avais découvert qu’il existait énormément de détournements et j’avais les preuves en mains. Chaque mois, le budget de l’armée augmentait de 13% en moyenne ! Vous imaginez ce que cela représente. Mon enquête m’a valu des ennuis. Le Secrétaire général à la présidence à l’époque s’appelait Fodé Bangoura. Il a demandé à quinze reprises qu’on m’enlève ce dossier. On a même essayé de m’acheter. Le général Kerfala Camara était à l’époque mon supérieur et dirigeait l’Inspection générale. Un jour, il m’a convoqué dans son bureau. Il m’a montré un carton et m’a dit « Emporte-le. Ce qu’il y a dedans est pour toi et ton équipe ». Dans ce carton, il y avait environ 14 millions de francs guinéens. Kerfala m’a dit « prends ça c’est pour toi et ton équipe. Et arrête ta mission. »

J’ai pris le carton, je ne pouvais pas faire autrement. Mais, je savais que j’avais le soutien du président Lansana Conté. Du moins, je le pensais. Lorsque je lui ai remis mon rapport, il m’a remercié. Il m’a expliqué qu’il partait à Gawal voir son marabout et qu’à son retour il me donnerait un bureau pour que je puisse continuer à inspecter les finances de l’armée. Il m’a aussi laissé entendre qu’il réfléchissait à remplacer l’Intendant général. Mais il ne m’a jamais rappelé.

C’était en 2002. Il avait fait semblant devant moi de vouloir apurer le système mais en fait, il n’a rien fait. Beaucoup de charognards rôdaient autour  des budgets militaires et engloutissaient les finances du pays.

Le déclin de l’armée a commencé sous Lansana Conté. Tout foutait le camp. Le peu de discipline qui restait s’est évanoui. Les écoles militaires se sont vidées progressivement. Le déclin s’est poursuivi sous Dadis Camara. L’indiscipline a alors atteint son apogée.

Pour relever nos forces armées, il faut d’une part remettre sur pied l’Inspection générale de l’armée. Ensuite, il faut redonner aux soldats la possibilité d’effectuer des manœuvres et de s’entrainer dans de bonnes conditions. Les infrastructures ont progressivement disparu. Il n’y a même plus de polygone de tir pour l’entrainement ! Pas de manœuvres, pas d’entrainement au tir, pas d’apprentissage. À quoi servent nos soldats ? Cette armée qui est intervenue avec les Cubains en Angola n’a aujourd’hui plus aucune capacité opérationnelle. C’est extrêmement grave. Quand un soldat doit acheter lui-même ses godillots, est-ce que l’on peut encore parler d’armée ?

Par Olivier Rogez

 






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