EL HADJ SEKHOUNA : quand le monstre se retourne contre son géniteur

Depuis dix ans qu’on en parle, le pouvoir n’a rien voulu écouter. Du danger pouvant découler de l’instrumentalisation des coordinations régionales, il ne s’en est jamais vraiment préoccupé. Tout au contraire, à chaque fois que cela lui paraissait nécessaire, le président Alpha Condé s’en est servi. Même si quelquefois, son autorité en a été affectée. Mais il a sans doute estimé que le maintien de ces coordinations, véritables lobbies politico-communautaires, pouvait lui être utile sur le long terme. Sauf qu’avec l’attitude franchement hostile qu’El Hadj Sekhouna Soumah, le Kountigui de la Basse Guinée, manifeste depuis quelques semaines à l’endroit du projet de nouvelle constitution, le monstre semble avoir échappé au contrôle de son géniteur.

Trois ans après son avènement au pouvoir, un de ses ministres lui a dit ceci : « Monsieur le président, je trouve que c’est dangereux d’habiter avec un serpent ». « L’avantage qu’il y a à habiter avec un serpent, comme vous le dites, c’est qu’à tout moment, on peut décider de trancher sa tête », avait tranquillement répondu le chef de l’Etat. Eh bien, aujourd’hui, je ne sais même pas si le président Alpha Condé est capable de retrouver la tête du serpent.

Cette confidence d’un diplomate peut à la fois illustrer et rendre compte des rapports qu’El Hadj Sekhouna Soumah entretient désormais avec l’entourage du président Alpha Condé. En effet, le sulfureux Kountigui de la Basse Côte est l’incarnation des nombreux serpents que le président guinéen, en bon adepte des manœuvres et de la manipulation, pensait avoir dressé pour s’en servir à différentes occasions. Pas tout à fait naïf, ni nécessairement inintelligent, le patriarche de la Basse Guinée a manifestement fini par réaliser qu’il n’est pas condamné à demeurer un instrument entre les mains du pouvoir et qu’avec le poids – quoi qu’essentiellement symbolique – qui est le sien, il peut inverser les rapports en sa faveur. Pour cela, comme l’ex-ministre de la Justice, il a attendu le contexte idéal, avec le débat sur la nouvelle constitution.

Encore que dans le débat en question, le Kountigui s’est donné le temps d’observer et certainement d’écouter. Ainsi, il a dû prendre en compte les nombreux camouflets que les promoteurs de la nouvelle constitution avaient essuyés tout au début à Coyah, à Dubréka (et à Tanènè notamment), à Fria, à Boffa et à Boké, toutes des villes de la Basse Guinée, relevant donc de la zone d’influence d’El Hadj Sekhouna. Aussi, le 4 mai dernier, à Kindia, les partisans du chef de l’Etat étaient en quête d’un second souffle. Ils voulaient faire repartir leur campagne, faire oublier les précédents échecs. Ils comptaient en conséquence sur une mobilisation de taille dans une localité présentée comme la capitale de la région. Et bien sûr, ils tenaient à ce que le Kountigui de cette région, soient là lui aussi. Bien entendu, de la part de ce dernier, ils pensaient que ce serait juste une formalité. Après tout, rien ne pouvait laisser présager une quelconque incompréhension entre lui et eux. On est donc allé le chercher en Tunisie où il séjournait pour des raisons médicales.

Celui-ci rentre, mais il est d’un air maussade. Il est si méfiant qu’il refuse l’offre de rallier directement Kindia. Il ne veut pas non plus faire une halte chez Malick Sankhon. Il exige et obtient de rejoindre directement sa tanière de Tanènè. Ses réactions imprévisibles embarrassent le pouvoir, en proie à une fébrilité évidente. Des délégations de haut niveau sont envoyées le chercher. Sous prétexte qu’il n’est pas informé des raisons de la mobilisation de Kindia, il refuse de s’y rendre. Un hélicoptère lui est même proposé. Mais c’est niet. Et bien sûr, son absence se fait remarquer. La presse et l’opposition titillent et le poussent à une sortie-explication quelques jours après. A l’occasion, il fait publiquement part de son opposition au projet de nouvelle constitution. L’embarras des partisans du chef de l’Etat n’en est que décuplé. Le Kountigui, il a osé ça ! L’attitude est perçue comme une trahison et elle est très mal vécue. En témoigne la banalisation du personnage à l’occasion de l’inhumation de la mère du premier ministre. L’idée de son remplacement est même évoquée. Il en est un peu secoué. Mais avec El Hadj Dungu, pressenti pour le remplacer, il réussit à trouver un arrangement qui fait que ce dernier lui renouvelle publiquement son soutien et sa confiance.

Bref, des manœuvres du pouvoir, il estime qu’il en est sorti victorieux. D’où sa sortie aux accents de triomphe le jeudi 4 juillet au cours d’une rencontre fortement médiatisée et à laquelle prenait part une délégation du Front national pour la défense de la constitution (FNDC). Mais de tout ça, il semble avoir tiré un enseignement stratégique : ne pas faire d’Alpha Condé un adversaire direct. Ainsi, désormais, aux yeux d’El Hadj Sekhouna, le président de la République est comme pris en otage par un entourage corrompu et glouton.

Boubacar Sanso BARRY






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