TRIBUNE SOIXANTENAIRE/KEMOKO TOURE : « Je souffre… ! »

Ayant vécu à cheval entre la Guinée et l’étranger, Kémoko Touré, l’auteur de cette tribune, a d’une part de ce pays, l’amour qu’en a tout patriote. D’autre part, il revendique un détachement et une expérience qui confèrent à son constat à la fois pertinence et lucidité. Des 60 ans d’indépendance de la Guinée, il dresse un bilan illustré par son vécu personnel. Il en tire comme conclusion que le pays a encore du chemin à faire. Mais il n’est point pessimiste. A condition que la Guinée avec les dirigeants et l’ensemble de l’élite au premier rang, prenne conscience de l’enjeu et amorce un nouveau départ. Dans cette optique, Kémoko Touré fait des propositions. Mais en attendant, via cette tribune, il partage sa souffrance…

L’évocation de l’indépendance de la Guinée m’inspire immédiatement trois évènements marquants qui restent gravés à jamais dans ma mémoire :

L’ethnocentrisme comme héritage

Le premier se situe en 1957, environ un an avant le vote historique du 28 Septembre 1958. Alors scolarisé à l’école primaire de Farmoriah (Farmoréah à l’époque coloniale), je n’avais que neuf ans. Je me trouvais en vacances à Conakry chez un cousin de ma mère, Yakouba TRAORE, qui habitait avec sa famille à Madina. Les rivalités politiques étaient déjà rudes et impitoyables car chaque leader essayait de prendre ses marques dans la perspective de l’indépendance qui se dessinait depuis plusieurs années notamment grâce aux mouvements panafricanistes très actifs dans le monde entier. A cette époque déjà, l’ethnocentrisme était utilisé par certains partis pour dresser différentes composantes de la population les unes contre les autres. C’est à la faveur de cette lâcheté des élites que j’ai assisté personnellement au déchaînement de la haine collective. Des personnes étaient ciblées en fonction de leur appartenance ethnique et jetées vivantes sans ménagement dans des puits où elles étaient tuées à coups de pierre ! Ces évènements tragiques ont marqué ma mémoire d’enfant et n’ont jamais quitté ma vie d’adulte. Des politiciens assoiffés de pouvoir et prêts à tout m’ont fait prématurément passer de l’insouciance à l’interrogation. Je rappelle qu’à cette époque, mon père et son frère militaient dans deux formations politiques différentes et ce, sans aucune animosité. Mon père, Mory-Kaba TOURE, était un militant passif du Parti Démocratique de Guinée, Rassemblement Démocratique Africain (PDG-RDA) de Monsieur Sékou TOURE, alors que son frère, Babara TOURE, militait activement dans le Bloc Africain de Guinée (BAG) de Monsieur Diawadou BARRY dit Barry Diawadou.

L’indépendance dans l’insouciance

Le second évènement concerne la venue du Général de GAULLE à Conakry le 25 août et le vote historique du 28 Septembre 1958. J’avais dix ans à l’époque et je n’avais aucune conscience claire des enjeux. Je me trouvais en vacances chez un cousin de mon père, N’Fansoumany TOURE, à Boulbinet. Les adultes commentaient abondamment le discours prononcé par le leader guinéen Sékou TOURE et la réponse du Général Charles de GAULLE. J’avoue ne pas m’être particulièrement intéressé à ces discussions, préoccupé surtout par les matchs de football que nous organisions dans la rue en face du Musée de Sandervalia. La déclaration d’indépendance du 02 Octobre 1958 me trouvera à Farmoriah où mon seul souci était la reprise des cours. Je commençais alors le Cours Elémentaire 2ème Année (CE2). Pour moi comme pour l’immense majorité des élèves du pays, rien de particulier ne changeait à notre quotidien. Pour notre part, le gros village de Farmoriah, le fleuve « Mélacorée » qui le traverse et le terrain de football continuaient de rester nos seuls espaces de jeu.

L’épisode de la « grève des Enseignants »

Le troisième évènement s’est produit trois ans après la déclaration d’indépendance du 02 Octobre, à la rentrée scolaire 1961/62. Je venais d’intégrer le collège dans le prestigieux établissement qu’il était convenu d’appeler le « Lycée Technique de Donka » à Conakry, auréolé de mon classement de premier de la Guinée à l’examen d’entrée en sixième appelé « Bourse ». L’autre établissement prestigieux d’enseignement secondaire situé à proximité était couramment appelé le « Lycée Classique de Donka ». Ces deux établissements étaient alors les symboles de l’excellence en matière d’enseignement et les élèves qui en sortaient n’avaient rien à envier à ceux qui étaient issus des meilleures écoles du Sénégal ou de la France métropolitaine. En ces temps-là, la seule guerre qui opposait les jeunes scolarisés était celle de la compétition pour le meilleur classement à l’école. Nous avions déjà rejoint nos collèges respectifs et avions commencé les cours. Les boursiers étaient logés dans l’enceinte de l’établissement. Bien qu’ayant la possibilité d’être hébergé par ma famille, je choisis dans un premier temps de rester à l’internat pour être plus proche des salles de classe. La rentrée scolaire venait d’avoir lieu. Les cours avaient débuté et nous, les « Bleus », nous réjouissons déjà des joutes intellectuelles et sportives qui allaient émailler notre nouveau cadre de vie. Nous vivions dans cette relative insouciance lorsqu’intervint la Grève dite des enseignants que d’aucuns avaient baptisée la « Grève Koumandian », du nom du leader syndicaliste du mouvement. La grève sera réprimée dans le sang. A l’âge de 13 ans, j’étais, comme mes camarades, trop jeunes pour comprendre les tenants et aboutissants d’un tel mouvement. Il faut aussi savoir qu’à cette époque, les seuls moyens d’information (ou de désinformation) étaient : la radio, contrôlée exclusivement par le pouvoir politique, les réunions publiques, entièrement encadrées par le pouvoir politique et les tracts transmis de la main à la main. Toujours est-il que cette grève fit rapidement boule de neige et affecta l’ensemble de la Guinée. Nos aînés passaient de temps en temps dans nos classes pour nous annoncer l’imminence de l’arrêt des cours par solidarité avec les enseignants. Ils organisèrent un jour une grande réunion (on disait alors un meeting) dans la cour du lycée pour nous annoncer notre entrée en grève dès le lendemain. Les deux lycées avaient coordonné leurs actions à travers les organes élus par les élèves qu’étaient les fameux « Comités de coordination ». La dispersion a lieu sans incident particulier. Je crois que les espions du Pouvoir au sein du lycée avaient pris soin d’informer les autorités politiques supérieures de ce qui se tramait en livrant bien entendu les noms des principaux responsables locaux du mouvement. Le reste de la journée se passe dans le calme. Comme de coutume, les internes avaient regagné les dortoirs après dîner. Nous dormions lorsque, vers 2 heures du matin, nous sommes réveillés par le vacarme de camions militaires qui avaient pénétré dans l’enceinte du lycée. Ce réveil en sursaut avait provoqué un vent de panique et personne n’était en mesure d’expliquer ce qui se passait. En peu de temps, les militaires avaient pris possession des dortoirs et avaient commencé à nous évacuer dans la cour avant d’être embarqués sans ménagement sur leurs camions. Après embarquement de tous les élèves, les camions prennent des directions différentes. Le mien aura le « Camp Alpha Yaya » pour destination finale. Je me souviens que j’avais un doigt enflé et douloureux en arrivant au camp militaire. En effet, étant debout au fond du camion et en appui, mon doigt s’était retrouvé coincé au cours du transport entre la cabine et la carrosserie du camion à la faveur d’un coup de frein. Dès l’arrivée au « Camp Alpha Yaya », nous sommes répartis en deux groupes : les grands de taille devaient rester dans la cour et lever les yeux toute la journée vers le soleil (avec les coups de fouet pour ceux qui n’obéissaient pas) et les plus petits avaient bénéficié du privilège d’être à l’abri dans les bâtiments qui étaient alors en construction. Bien qu’étant en âge parmi les plus jeunes, ma grande taille me fit rester au soleil et mes protestations auprès du militaire de faction n’y changèrent rien ! A la fin de la journée, nous sommes de nouveau embarqués sur des camions militaires mais cette fois en direction de nos chefs-lieux de préfectures respectives. C’est ainsi que je me retrouvai au milieu de la nuit en compagnie d’autres camarades, à Forécariah. Nous dûmes faire à pied les 22 kilomètres qui séparent Forécariah de Farmoriah. Ainsi prit fin notre calvaire du moment. L’opération d’intimidation par la terreur avait parfaitement fonctionné. Nous reviendrons au lycée de Donka quelques semaines plus tard. Le constat était alarmant. L’atmosphère du lycée avait brutalement changé. Tout le monde se méfiait de tout le monde. Certains des responsables du « Comité de coordination » avaient disparu de la circulation et ne réapparurent jamais plus. En ce qui me concerne, après un contrôle chez l’oculiste, j’avais perdu deux dixième à un œil en raison de mon exposition prolongée au soleil. Après l’épreuve sanguinaire de Madina en 1957, les conséquences de cette fameuse « Grève des enseignants » venaient de contribuer à la confiscation de ma jeunesse par les politiciens.

Conséquences et résolution

Ma méfiance envers les politiciens africains date de ces époques et depuis, j’ai constamment refusé de m’aligner derrière qui que ce soit. Mon vote ne sera désormais basé que sur un choix découlant de ma propre analyse et de ma propre évaluation des enjeux. C’est également depuis cette époque que j’ai pris la ferme résolution de créer les conditions de ma liberté personnelle. Comment ? En travaillant très dur pour que ma survie et celle de ma famille ne soient jamais assujetties à l’obtention de postes politiques mais à la seule rémunération de mes compétences. De retour au lycée, je renonçai à mon statut d’interne et je continuai mes études jusqu’au baccalauréat complet qui s‘appelait à l’époque « Baccalauréat deuxième partie ». Le système d’enseignement commençait déjà à se dégrader en se politisant et comme j’étais « bon élève », je décidai, avec l’accord de mes parents, de quitter la Guinée, ce pays que je n’ai jamais cessé d’aimer pour me rendre en France en passant par la Sierra Leone voisine. Nous étions au mois de Juillet 1967, Il y a de cela 51 ans !

Hors de mon pays, j’ai globalement réalisé mes objectifs scolaires et professionnels. J’ai eu l’honneur à la fin de ma carrière de diriger pendant quatre ans, la Compagnie des Bauxites de Guinée (CBG) où j’ai pu prendre la mesure du long chemin à parcourir pour instaurer ce que j’appelle le « patriotisme économique » de l’élite guinéenne, indispensable au développement du pays.

Autopsie de l’indépendance

La Guinée a raté le virage du développement économique, social et culturel. Je garde cependant un certain optimisme car je crois en l’intelligence humaine et au sursaut des peuples. Aujourd’hui, à mon avis, après 60 ans d’indépendance, le bilan de la gestion de l’Etat est négatif et ce, pour les raisons suivantes :

  • Perte des valeurs d’honnêteté, de respect et de travail
  • Perte de confiance en nos propres capacités entraînant un complexe naturel mais inconscient d’infériorité. La colonisation mentale est encore omniprésente dans les comportements
  • Refus de se pencher sur notre Histoire et de panser les plaies du passé pour créer les fondements d’une réconciliation des cœurs
  • Gestion non prioritaire et erratique de l’enseignement
  • Négligence de la Culture et de l’Histoire
  • Inexistence d’une vision partagée et d’actions cohérentes pour un développement structuré et durable
  • Développement anarchique du secteur agricole
  • Développement anarchique des mines
  • Exploitation anarchique des forêts
  • Exploitation anarchique des ressources halieutiques
  • Agression permanente de l’écosystème environnemental
  • Absence d’un Etat de droit reconnu et respecté
  • Cynisme, arrogance et insensibilité des leaders politiques à la souffrance de la population et au désespoir d’une jeunesse mal formée et privée de travail
  • Corruption généralisée et manque de transparence dans la gestion des deniers publics
  • Collusion et complicité active des prédateurs assurés de leur impunité
  • Clientélisme politique et ethnique généralisé
  • Résignation d’une population désœuvrée et .fataliste.

Le plus grave est le manque d’espoir, ce sentiment général que quel que soit celui qui viendra au pouvoir, rien ne changera au sort misérable de la population.

L’émergence, au-delà d’un slogan

On parle d’émergence mais l’émergence n’est pas qu’un simple mot. Toute vision non comprise et partagée, qui ne s’accompagne pas d’un plan d’action solide et suivi n’est qu’un vœu pieux. L’émergence en 2040 doit commencer par la mise en place immédiate d’un enseignement de masse de classe mondiale. Nul n’ignore qu’il faut du temps pour conduire une éducation à maturité. On peut globalement estimer :

  • Qu’un universitaire est pleinement opérationnel à partir de 30 ans
  • Qu’un technicien est pleinement opérationnel à partir de 25 ans et
  • Qu’un ouvrier moderne est opérationnel à partir de 20 ans !

C’est donc avec les enfants qui ont moins de six ans aujourd’hui qu’il faut préparer l’émergence durable à partir de 2040. Si les actions ne sont pas immédiatement prises dans ce sens, il est illusoire de passer du temps dans des conférences internationales à se gargariser de jolis mots et d’autres concepts creux comme le « dividende démographique » qui ne connaissent aucun début de réalisation.

Je suis donc en souffrance. Je souffre depuis longtemps du retard que connaît la Guinée. Je souffre du maintien de nos populations dans l’analphabétisme et dans l’assistanat. Je souffre de l’humiliation et de l’indignité que les responsables de nos pays imposent aux peuples d’Afrique noire en les maintenant dans la pauvreté et dans l’ignorance. Je souffre de la perte de nos valeurs culturelles et de nos repères historiques. Je souffre de la corruption de nos élites. Je souffre de voir réduits à néant les sacrifices consentis par les héros de notre pays et de notre continent. Je souffre…..

Kémoko Touré






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